mardi 31 mars 2015

Paysages de transition : vers des paysages de l'après pétrole

Paysages de transition: un projet de paysage d’après pétrole







Article publié dans la Revue " Passerelle" N°9, Mai 2013




« «Paysage» désigne une partie de territoire telle que perçue par les populations, dont le caractère résulte de l'action de facteurs naturels et/ou humains et de leurs interrelations ; [1] ».

C’est ainsi que les travaux préparatoires des experts réunis à Florence en 2000 arrêtaient une définition du paysage qui, dans sa première partie, reprenait, avec les trois termes de « partie de  territoire », « perçue » et « par les populations », les trois dimensions qui construisent le concept : le fondement géographique et l’histoire de l’objet physique (partie de territoire), sa perception sensible (perçue), et ses représentations culturelles (par les populations).

C’est dans cette complexité conceptuelle que réside une bonne part du débat sur la construction des paysages contemporains et le conflit avec les démarches de «  protection » et certaines tendances actuelles à sa patrimonialisation.

De la transition énergétique à la transition paysagère


Ce débat, polarisé durant ces dernières décennies sur quelques grands projets d’infrastructures, sur l’urbanisation (à travers l’invention de la notion « d’entrée de ville », manière de ne pas accepter que ces nouveaux quartiers soient considérés comme des parties de ville) ou sur les paysages résultant de l’industrialisation de l’agriculture (la simplification paysagère des remembrements ou la généralisation de la monoculture), se polarise aujourd’hui sur les effets d’une mutation profonde de notre accès à l’énergie liée à la reconnaissance des origines humaines des bouleversements climatiques en cours, auquel s’ajoute l’imminence du pic pétrolier[2]. C’est de cette mutation dont il s’agit quand on évoque aujourd’hui la «  transition énergétique » qui sera le moteur actif de ce que l’on pourrait nommer la « transition paysagère ».

Il est utile ici de se remettre en tête que, comme nous le rappelait Carlo M., Cipolla[3], historien de l’énergie,  «  Tout ce que l’homme consomme est de l’énergie transformée » : les protéines, les hydrates de carbone et les matières grasses indispensables à sa vie physiologique, mais aussi la réponse à ses besoins premiers, le chauffage, l’éclairage, les déplacements, la fabrications des produits manufacturés, etc.
La transformation de l’énergie solaire en calories absorbables (un être humain absorbe, pour sa seule alimentation 2 000 à 3 900 cal/jour[4] selon son âge, son poids, sa profession[5]) ou utilisable  par le vivant  est un des attributs des territoires bien avant que nous n’abandonnions l’économie de cueillette au profit de leur transformation volontaire dans le projet d’une production agricole et bien avant encore que nous ne construisions une relation paysagère à ce territoire (au 14ème siècle en occident, selon les historiens du paysage)[6].
Si la quantité d’énergie dans l’univers est pratiquement infinie, la question pour l’humanité réside dans sa transformation dans des formes « utiles » (énergie chimique absorbable, chaleur, électricité, énergie mécanique) au moment nécessaire. C’est de cette conversion qu’il s’agit alors, qui prend, selon les besoins et/ou les époques, la forme d’un champ de blé[7], d’un troupeau de bovins, d’une machine à vapeur, d’un barrage hydro-électrique, d’une forêt de production, d’un carreau de mine ou d’une éolienne.
La «  partie de territoire » sur laquelle se construit notre relation paysagère au monde est donc cette combinaison de dispositifs de production d’énergie qui évolue à mesure de la transformation de nos «  besoins », aspirations et savoir-faire.


La lutte des paysages

La transformation des paysages qui en découle ne va plus de soit aujourd’hui dans des territoires où se confrontent les points de vue de populations aux histoires, aux références, aux modes de vie et aux intérêts différents quand ce n’est pas divergents.
Par exemple, dans les régions dans lesquelles domine une économie résidentielle fondée sur une présence importante de résidents secondaires (la France, avec 3 millions de RS , détient le record du monde) et de résidents retraités, peu intéressés par le développement économique de leur région d’accueil (Provence Alpes Cote d’Azur, régions littorales, montagne) les transformations des paysages apportées par les actifs (agriculteurs, entrepreneurs, résidents permanents, « aménageurs ») sont désignées souvent comme des dégradations qui portent atteinte à « l’identité » et au caractère du paysage, sans que l’on ne connaisse très bien le « seuil » de ces transformations à partir duquel le paysage est considéré comme dégradé.
L’argumentaire de « l’économie » touristique à laquelle il ne faudrait pas nuire est alors convoqué, au même titre que celui de la «  protection » des sites, des paysages et/ou de la nature,  pour appuyer les mobilisations contre toutes ces transformations.


Les rapports de force s’organisent sur des représentations stéréotypées et/ou caricaturales des positions de chacun : les agriculteurs, les entrepreneurs, parfois les collectivités sont mis en cause comme ayant pour seul projet de vouloir « s’enrichir »  à travers la dégradation des paysages, bien commun, quand il s’agit, les concernant,  de pouvoir développer localement un projet économique, créateur de richesses et d’emplois. Les opposants, désignés souvent péjorativement par le qualificatifs «  d’écolos » sont accusés de tentatives d’occultation, sous des arguments environnementaux,  du caractère « nimbyste »[8] de leur démarche qui ne serait guidée que par la protection de la valeur foncière de leur «  point de vue »[9] sur le paysage pittoresque qui justifia leur investissement.
Ces derniers, organisés en associations de protection des paysages et  des monuments se retrouvent très actifs dans les initiatives de création (par les collectivités et les services de l’État), de parcs naturels, de sites classés, de directives paysagères ou de candidatures au classement au patrimoine mondial de l’Humanité.


Une sorte de «  lutte des paysages » se met en place («  le pays devient un paysage parce qu’il répond aux attentes des riches[10] ») que les économistes tentent d’appréhender en ces termes
à travers les approches par les « consentements à payer » (CAP) sensées, dans le domaine des biens non marchands dans lequel est classé le paysage, informer sur l’équilibre entre l’offre et la demande, ou, du côté de la puissance publique, par la méthode de  l’analyse coûts-bénéfices (ACB) sensée, à son origine[11], mesurer le bénéfice net, pour la collectivité, de la mise en place d’une infrastructure, ici de production d’énergie. Ces approches économiques et sociales amènent à se poser d’autres types de questions que celle que l’on manipule habituellement sur les questions de paysages : celle de la relation entre les coûts du foncier (considéré comme le support « des points de vue » par les économistes) et la valeur des paysages perçus[12], couts qui tendraient à créer un effet ségrégatif dans l’accès aux paysages de qualité,
celle aussi de la domination sociale qui s’exprimerait en matière de hiérarchisation des goûts ( le goût considéré comme une dimension de l’habitus) en matière de paysage,
celle encore qui avance qu’il y aurait sous production de paysages de qualité parce que les individus ont intérêts à se comporter en « passagers clandestins » consommant le paysage sans participer à ses coûts de production.

Face à ce contexte de conflit entre des intérêts (économiques donc) et entre des représentations culturelles divergents, certains estiment qu’il appartient à  l’État (peut-il être affranchis de ces conflits d’intérêts culturels et économiques ?) d’imposer ses propres priorités esthétiques.
 Localement, ses services déconcentrés, sont ici confrontés à devoir répondre à une «  injonction paradoxale »[13] : d’un côté réduire la production d’émission de GES par la réduction des consommations des énergies fossiles (et en conséquence, le cout d’importation d’environ 61,4 milliards d’euros/an en 2011 soit l’équivalent approximativement 90% du déficit de la balance commerciale française[14]) et par le développement de la production d’énergies renouvelables – objectif de 23% en 2020 par tous les moyens disponibles, biomasse, géothermie, éolien, hydraulique, solaire thermique et photovoltaïque -  d’un autre côté, poursuivre ses missions de « protection » des milieux, des patrimoines et des sites.

Dans le cadre de la planification à travers les Schémas Régionaux du climat, de l’air et de l’Énergie (SRCAE) dont l’État a la charge conjointe avec les régions, ces protections ajoutées à d’autres, ( contrainte de raccordement, protection du potentiel agricole des terres, …. militaires, aviation civil, fonctionnement des radars, loi littoral, loi montagne, etc.) créent, suivant les dispositifs proposés,  une situation où les initiatives se retrouvent confrontées à une « planification par contraintes, encore appelée « carte à trous » par l’administrations elle même »[15] , contraire à la démarche de projet appelé par ailleurs pour la création de paysages contemporains de qualité répondant aux enjeux actuels.





De la règle au projet de paysage

Le projet de paysage de qualité s’appuie notamment sur la diversité qui est une des valeurs essentielles apportée par le concept de paysage. Elle est celle qui affirme que les réponses aux questions contemporaines sont propres à chaque territoire, à chaque culture, à chaque contexte
géographique, à chaque organisation sociale. La diversité des potentiels de production d’énergies renouvelables (méthanisation, production de biomasse forestière ou agricole, solaire thermique ou photovoltaïque, au sol ou sur toitures, micro hydraulique, géothermie, petit, moyen ou grand éolien, éolien offshore, production marémotrice, et bien d’autres encore, connus ou à venir) est un gisement magnifique pour cultiver cette diversité : à chaque territoire, à chaque type de paysage, ses gisements et ses projets de production d’énergies renouvelables.

La question est alors de passer d’une culture de la planification par contraintes à celle du projet
de territoire, considéré, en particulier, à travers sa dimension paysagère.
Cette dimension paysagère (territoires tels que perçus par les populations) exige que ce projet soit conçu dans le cadre d’un processus de co-construction réunissant les différentes parties prenantes d’un territoire dont, nous l’avons vu, les intérêts peuvent être contradictoires.
Dans ce processus, les compétences complémentaires des paysagistes, des urbanistes, des naturalistes, des historiens sont mobilisées auprès des populations et des différentes composantes d’acteurs (agriculteurs, entrepreneurs, professionnels du tourisme, associations, etc.) au même titre que celles des énergéticiens et des économistes.
C’est ainsi  à une nouvelle génération de « plans de paysage »[16] qu’il s’agit d’appeler, répondant alors par une approche culturelle (paysagère) aux enjeux croisés de l’économie, de la gestion de l’espace, du climat et de la biodiversité.

A l’exemple des démarches engagées dans différents pays d’Europe[17], à la culture moins centralisée que la nôtre, des territoires ruraux français, réunis au sein du réseau TEPOS[18] se sont engagés dans des processus de développement de politiques d’autonomie énergétique basée sur la production locale et décentralisée d’énergies renouvelables.
La communauté de communes du Menée en Bretagne est une des pionnières dans ce domaine, avec une couverture des besoins en énergie (hors transport) par les EnR atteignant 22% en 2012 et dont le projet vise 68% en 2020 et l’autonomie en 2030. Unité de méthanisation (produisant l’équivalent de consommation l’électricité –hors chauffage-de 4000 foyers), éoliennes (besoins domestiques pour 3200 foyers) dans le cadre du projet nommé «  Citéol Mené » (pour « citoyens éoliens », création de 8 « cigales », groupes d’investisseurs locaux qui maitrise un minimum de 30% du capital), installations de solaires thermiques et de solaire photovoltaïque, mise en place de réseaux de chaleur, accompagne la politique d’économie d’énergie et le développement des bâtiments à énergie positive à partir de la dynamique créée sur un parc d’activité dédié, la pépinière Ménerpole et une politique de formation volontariste des entrepreneurs et artisans du bâtiment.
Le pays Thouairsais (réunissant trois communautés de communes), à travers son CLIC (Contrat Local d’Initiative Climat) vise de son côté la neutralité énergétique au sein de son territoire avec l’objectif d’une divisions par 4 des émissions de GES à l’horizon 2050 à partir d’un diagnostic faisant ressortir une production de 6 tonnes de CO2 / an/habitant en 2005. Ici, le processus de co construction s’est appuyé sur des groupes de travail (bois, habitat, transport, maitrise de l’énergie, agriculture, etc.) et l’embauche d’une conseiller en «  énergie partagée  » qui ont abouti, d’ors et déjà à l’installation d’une production de 86 MW électrique par  de l’éolien, l’installation de 18 chaufferies bois, la construction de logements BBC, la construction d’unités de méthanisation et la mise en place d’un programme de familles à énergie positive. Déjà, les évaluations font apparaître une réduction de 14% de production de GES entre 2005 et 2011, chiffre qui  devrait atteindre 20% en 2014 au regard des actions en cours.
La bio-vallée dans la Drôme (réunissant quatre communautés de communes), après avoir appuyé son action sur le développement de l’agriculture biologique (20% des surfaces agricoles à ce jour, pour 3,5 en France) et la gestion durable de l’eau rejoint aujourd’hui le réseau TEPOS
avec l’objectif de couvrir l’ensemble de la consommation énergétique des ménages d’ici 2020. Son programme de rénovation énergétique de 15 000 maisons dans la vallée (après formation et soutien au regroupement d’artisans), son engagement pour le développement d’une filière locale du petit éolien (12 à 30 mètres) et le programme d’incitations financières à l’installation de chauffe eaux solaires individuels accompagnant la démarche de «  familles à énergie positive »
affiche une stratégie plus domestique du projet, lié peut-être au contexte  économique plus résidentiel dans cette partie sud du Vercors.

Dans ces trois exemples, si le paysage, très concerné par tous ces projets, n’est pas absent des préoccupations (il apparait parmi les critères d’évaluations et d’instruction de chaque projet), on ne peut pas dire qu’il ait été le support premier d’une conception territoriale du projet énergétique, aidant à situer, à dimensionner et à concevoir les installations. C’est ici que le « plan de paysage de transition » aurait toute sa place, comme support de la démarche de projet, permettant de concevoir de manière globale et sensible, le projet de territoire conjuguant toutes les dimensions, la production d’énergie en étant une au même titre que le projet agricole, le projet urbain et le projet écologique.



Trois images, pour trois dimensions de la relation entre la notion de paysage et les dispositifs de production d’énergie

La « partie de territoire » :
ici, la géométrie du parcellaire dans la commune de Rochegude en Vaucluse. La centrale photovoltaïque s’inscrit dans  le sens des lignes directrices qui ordonnent ce paysage, lignes orientées par la loi de la gravitation universelle qui conduit le sens des fossés qui drainent l’eau du terroir.
Le paysage, dans sa géométrie physique, a un sens et le projet, ici, s’y inscrit.






La perception sensible (« telles que perçue ») est la deuxième dimension de la notion de paysage. Voir ou ne pas voir quelque chose, suivant que l’on aime ou que l’on n’aime pas cette chose, rend heureux ou indispose. Percevoir depuis un même point de vue, deux objets envoyant deux messages contradictoires (une tour du moyen âge protégée en tant que patrimoine commun et une éolienne par exemple) peut nuire à la cohérence d’un panorama et du plaisir que l’on éprouve à l’embrasser. Être coupés visuellement, comme ici à …. , du clocher du village par le rideau opaque d’une production de biomasse par un végétal trop élancé fait «  perdre ses repères » et le paysage en perd son sens. 

La troisième dimension du paysage : «  telles que perçus par les populations ».
Cela concerne la représentation que l’on se fait des choses. Ici, à Fécamp, les éoliennes implantées sur le plateau sont visibles depuis le fond de la vallée où s’est implantée la ville et son port. Loin de témoigner d’une souffrance, les cartes postales de la ville affichent avec fierté ces icônes d’une modernité en marche 



La notion de projet :
poser des équipements au grès des opportunités, sans mise en relation avec la forme et les proportions du support, sans règle d’harmonie entre les différents objets et implantations créent de la confusion dans un paysage de toitures
ordonné par la matière, l’orientation et la pente(image 1).
Proposer une règle d’implantation commune qui conserve un dialogue formel entre toutes les toitures du village (image 2), redonne à percevoir l’unité d’ensemble que savent offrir les compositions involontaires des savoirs faires partagés de l’architecture vernaculaire .





Sébastien GIORGIS
Architecte DPLG Paysagiste et Urbaniste
Paysagiste Conseil de l’État
Membre du Conseil Scientifique International de l’ICOMOS - Paysages Culturels






















[1] Convention européenne du paysage : www.coe.int/t/dg4/cultureheritage/heritage/landsape/default_fr.asp
[2] Théorie conçue par le géologue M.K. Hubert dans les années 50. Voir l’excellente synthèse actualisée «  Global oil depletion »réalisée par l’UK Energy Research Center en 2008
[3] Carlo M. Cipolla, Sources d’énergie et histoire de l’humanité, In : Annales. Économies, Sociétés, Civilisations. 16e année, N. 3, 1961. Pp. 521-534.
[4] Équivalences utilisées : 860 cal = 1 Kilowatt/heure (KWh)
[5] La consommation énergétique globale d’un individu dans une société préindustrielle est de 10 000 cal/jour. Elle était multipliée par 10 dans une société industrielle développée dans les années 60, soit sur environ un siècle.
[6] xxxxxx
[7] La plante est convertisseur naturel qui, par le processus de photosynthèse, transforme l’énergie solaire en énergie chimique.
[8] Nimby est l’acronyme de l’expression «  Not in My Back Yard » (pas dans mon arrière-cour), utilisé pour décrire l’opposition par des résidents à un projet local d’intérêt général.
[9] OUESLATI, Walid, Vers une économie du paysage, In. Analyses économiques du paysage (2011), Ed. Quae, Versailles.
[10] FACCHINI, François, Paysages et théorie du marché, In. Ibid.
[11] DUPUIT, J. , De la mesure de l’utilité des travaux publics (1884). Annales de Ponts et Chaussées, Paris.
[12] « Le Mont-Saint-Michel est un spectacle, le point de vue (sol acheté) est le siège qui permet de le voir. La transformation du pays en paysage conduit ainsi à une double dynamique, l’achat et la vente de points de vue d’une part et la qualité du spectacle et son évolution d’autre part. » F. Facchini, Paysages et théorie du marché, In Analyse économique du paysage, ibid.
[13] propos d’un chef de service de la DDT 84 cité dans : DUBOIS, Jérôme, THOMANN, Sandra, Tensions sur les champs et les bois : L’essor des énergies vertes en Provence-Alpes-Côte d’Azur (2012), L’Aube, La Tour d’Aigues.
[14] In : www.connaissancedesenergies.org
[15] Alain Nadaï, Politique de l’énergie et paysages éoliens, In Analyses économiques du paysage, sous la direction de Walid Oueslati, éd. Quae, 2011
[16] Les plans de paysage, promus par le MEDDE, sont des outils de projet de territoire conçus à partir d’une approche partagée du paysage. Dans le cadre de son plan de relance du paysage, le MEDDE vient de lancer un appel à projet sur les plans de paysages. Contact : MEDDE, DGALN/DHUP/QV2
[17] voir les exemples précurseurs de la CC de Werlerbach en Allemagne ou de Mureck en Autriche.
[18] Territoires à Énergie Positive. Voir sur le site: www.clerc.org/

Pétrarque et Descartes, deux manières d'être au paysage

Texte d'introduction au séminaire de l'Association des Paysagistes Conseils de l'État
à Rome, Juin 2014

Le choix d’organiser le séminaire de l’Association des Paysagistes-Conseils de l’Etat en Italie n’est pas, vous l’imaginez, tout à fait fortuit…
Au delà (peut-être) d’une forme d’atavisme « génétique » pour Giovanna comme pour moi, atavisme qui, comme vous le savez, imprime ses traces dans l’imaginaire de chacun d’entre nous et y oriente certaines de nos aspirations et tendances culturelles, il y avait, pour nous deux, après presque deux décennies de très belles rencontres et de fortes émotions vécues dans nos séminaires plus septentrionaux , une sorte de « manque », ou, en tout cas,  une interrogation : l’Europe de culture latine et méditerranéenne n’aurait-elle pas un autre message à transmettre, ou d’autres manières de considérer les choses relativement à la question éminemment culturelle ( et donc située) du paysage ?
Il nous a suffi de parcourir en arrivant ici,  les places et les rues de Rome pour nous rendre compte à quel point nous n’étions pas à Copenhague, ni à Berlin ni à Rotterdam, non plus qu’à Paris à Genève ou à Nantes.

Ainsi,  une des deux questions centrales sur laquelle nous avons fondé ce projet de séminaire est celle-ci : parle-t-on du même « paysage » ici et là-bas ? Ici et chez nous ? Prenons un exemple : Giovanna nous le disait à l’instant, ici la politique du paysage est de la compétence du Ministère de la Culture (i Beni Culturali), chez nous, elle est de celle du Ministère de l’Ecologie, du Développement Durable et de l’Énergie.
Au delà du caractère quelque peu schématique de ce constat (qui mériterait un approfondissement, ne serait-ce qu’historique, de ces positionnements institutionnels), n’y aurait-il pas là, une « nuance » fondamentale dans la conception même du terme de « paysage » et dans la manière d’en concevoir les déclinaisons, en terme de politique comme en terme de projet ?

Je vais essayer d’esquisser une première réponse à ce questionnement afin peut-être de nous aider à mieux comprendre les positionnements des uns et des autres et à décrypter les échanges qui vont animer nos débats durant ces deux journées :

Nous devons beaucoup à l’Italie concernant la conception culturelle et sensible  du paysage dans le monde occidental contemporain. Hier soir encore, j’étais dans l’ « Altera Roma »[1] (Avignon) où Pétrarque, né pas très loin d’ici[2], aurait, selon les théoriciens et historiens du paysage[3], inventé ce concept que nous ne savions pas encore nommer[4] .
Le moment fondateur est reconnu dans sa lettre au père Dionigi Roberti  écrite le IV des calendes de Mai (le 26 avril 1336) depuis Malaucène [5]: L’ascension du Mont Ventoux. Ici, dans ce contexte de la fin du moyen âge, où l’homme, simple créature parmi toutes les créatures, qui jamais ne se serait permis de «  porter un regard » sur la création divine, Pétrarque, arrivant au sommet du géant de Provence après une éprouvante ascension initiatique (physique et spirituelle), est saisi par la beauté du spectacle qui s’offre à lui : « Tout d’abord frappé du souffle inaccoutumé de l’air et de la vaste étendue du spectacle, je restais immobile de stupeur. (…). Pendant que j’admirais, tantôt ayant des gouts terrestres, tantôt élevant mon âme à l’exemple de mon corps, je voulu regarder le livre des Confessions de Saint-Augustin.(…). Je tombais par hasard sur le dixième livre de cet ouvrage. (…), j’y lus : « «  les hommes s’en vont admirer les cimes des montagnes, les vagues de la mer, le vaste cours des fleuves, les circuits de l’Océan ( …) et ils se délaissent eux-mêmes. » » . Je fus frappé d’étonnement, je l’avoue, (…). J’étais irrité contre moi-même d’admirer maintenant encore les choses de la terre. »
Irrité contre lui-même, certes, mais l’événement avait eut lieu. Il avait osé relater l’émotion paysagère de l’homme portant un regard (fusse une émotion d’émerveillement), qui plus est d’un point de vue «  supérieur », sur la création.
Pétrarque fondait ainsi la « modernité » qui guide encore notre culture occidentale et dont le paysage est l’une des expressions.


Cette origine latine de la conception occidentale du paysage n’est peut être partagée pas de la même manière par toutes régions d’Europe.
Je me souviens, lors des séances de travail préparatoires qui ont précédé la rédaction finale de la Convention Européenne du Paysage qui se tenaient au Conseil de l’Europe à Strasbourg[6], les difficultés que nous avions à nous comprendre sur le sujet et l’objectif même de notre travail, entre les représentants des régions anglo-saxonnes et du nord-est européen, et ceux d’une culture plus méditerranéenne. La définition finale retenue dans la C.E.P après des années d’âpres discussions, traduit bien ce « débat », avec deux parties distinctes :

La première partie de la définition « coule de source » pour les latins que nous sommes,  en énonçant que « Le paysage est une partie de territoire telle que perçue par les populations ».

Comme la formule le dit bien, le paysage n’est pas une « partie de territoire » (une « partie de territoire » est une partie de territoire… nous y reviendrons), mais une  partie de territoire « telle que perçue » (mobilisation des sens )  par les populations » (notons l’importance du pluriel, qui introduit la diversité dans ces perceptions).
C’est donc dans cette relation[7] entre « l’objet » physique (le territoire, produit par la géographie, la biologie et l’histoire des communautés humaines), et « sa perception par les populations » que se situe le concept de « paysage » (nos dictionnaires sont sur des lignes proches).
En Italie, la définition précise que le paysage est « l’aspetto di un luogo che si abbraccia  con lo sguardo »[8] , le situant également clairement dans ce champs de la perception (notez que c’est le mot « lieu » qui est utilisé, « logos »,  à connotation culturelle et spirituelle, plutôt que « topos » - territoire-, à connotation plus géométrique ou topographique). Ici, la « perception visuelle » (sensible) est explicitement désignée (« lo sgardo » = « le regard ») et le paysage est «l’aspect » de ce lieu tel que l’embrasse le regard (et non pas le lieu lui même).
Cette partie de définition, sensible et culturelle, était inacceptable pour nos collègues anglo-saxons et nord-européens (comme elle l’est souvent chez nous pour beaucoup d’acteurs), mal à l’aise avec ces dimensions, perçues comme «  irrationnelles ».
La discussion a donc conduit à ajouter une deuxième partie à la définition, utile pour certains, au caractère tautologique pour d’autres (puisque le sens est déjà contenu  dans « partie de territoire ») : « dont le caractère résulte de l’action de facteurs naturels et humains et de leurs interactions ».
Comme dans tout processus diplomatique, cette définition est le fruit d’un compromis qui a permis que chacun puisse signer la convention. En permettant une sortie par le haut d’un débat engagé sur l’incompréhension,  cette définition offrait , pour les uns comme pour les autres, un enrichissement du concept avec une définition plurielle, plus complexe. Elle conduit aujourd’hui à se poser de nouvelles questions et à ouvrir de nouveaux champs d’application.

Nous vivons ce même «  débat » en France, quand les paysagistes que nous sommes se trouvent mal à l’aise, sinon agacés, par la dénomination d’une nouvelle discipline scientifique dite de «  L’écologie du paysage »[9] . Nous comprenons mieux maintenant, à la lumière de ce débat sur la définition de la CEP, qu’il s’agit la encore d’une illustration de nos différents positionnements culturels. Le terme de  «  landscape ecology » des pays anglophones, aurait mieux été traduit, au regard de notre conception du paysage, par «  écologie du territoire ». Nous éviterions bien des débats stériles fondés sur une confusion.

La seconde des grandes questions à laquelle nous sommes venus nous confronter en venant en Italie, c’est celle qui fait le titre de notre séminaire : «  CO-HABITER ».
Je voudrais insister ici sur ce qui apparaît comme une des différences fondamentales entre l’Italie et la France dans la manière que nous avons d’appréhender, d’imaginer ou de concevoir les questions de territoire, de la ville ou de l’espace public.
Chez nous, nous avons eu tendance à aborder les choses d’une manière que nous affichons comme plus «  rationnelle » où fonctionnelle. Nos projets sont (étaient, les choses changent depuis quelque temps) le résultat de démarches sectorielles - un aménagement à fonction hydraulique ici, une infrastructure de déplacement là, un  aménagement dit « paysager »  encore ailleurs - qui fractionnent l’espaces et génèrent des « délaissés », terme curieux inventé pour désigner ces sortes d’entre deux auxquels nous n’arrivons plus à attribuer une   fonction. Ici, chaque objet est sensé répondre à une fonction et à une seule.
Nous avons élevé au plus haut point cette manière de penser dans notre façon de concevoir la ville «  moderne » en poussant à l’extrême (avions nous bien compris la Charte d’Athènes ?) le zonage fonctionnel : habiter ici, travailler là, se détendre encore ailleurs, etc.
Nos espaces publics, où les fonctions découpent des bandent parallèles distinguant les différents usagers et où les «  îlot directionnels » affichant le design du rayon de courbure des véhicules à moteur, affirment ainsi le fonctionnalisme qui nous guide.
Rien de cela à Rome. L’espace public, comme la ville, comme la vie, répond à la complexité des usages en les permettant tous. Cette attitude produit des espaces neutres du point de vue fonctionnel, dans des quartiers  où la «  mixité fonctionnelle » est intrinsèque et où la ville à la campagne et l’agriculture urbaine ont toujours été la manière naturelle de vivre le territoire.

Nous le comprenons bien en parcourant la ville et la campagne italiennes : le pays de Pétrarque n’est pas tout à fait le même que le pays de Descartes (dont je ne voudrais pourtant pas schématiser la pensée).

Ainsi, ce séminaire italien vient nourrir, principalement sur ces deux aspects, l’un des attendus essentiels de notre tour d’Europe des séminaires de l’APCE, qui est de nous confronter aux différences culturelles de conception et d’approche du paysage.





[1] L’autre Rome
[2] Pétrarque est né à Arezzo, pour mémoire à une soixantaine de kilomètre de Sienne ou un autre grand événement concernant la notion de paysage est la création par Ambroggio Lorenzetti de la fresque de l’Allegoria  del Buon Governo sur les mur de la salle du conseil des édiles du Palazzo Municipale entre 1337 et 1340,
[3] Joaquim Ritter, Paysage : fonction de l’esthétique dans la société moderne, Ed. de l’Imprimeur, 1997
[4] Le mot (Landschap)n’apparaitra qu’au 16ème siècle pour désigner un genre pictural par les peintres hollandais (Ernst Gombrich l’attribue lui à un vénitien, Marc Antonio Michiel dès 1521)
[5] En réalité, le texte a été rédigé quelques années plus tard,
[6] Certaines de ces séances ont donné lieu à des publications telle celle produite par votre serviteur : Les Paysages ruraux d’Europe, principes de création et de gestion, S. Giorgis, Editions du Conseil de l’Europe, Strasbourg,1995.
[7] Augustin Berque parle ici de « médiance », in Médiance, de milieux en paysages, Paris, Belin/Reclus, 2000
[8] « L’aspect d’un lieu que l’on embrasse du regard »
[9] Le terme de landscape ecology aurait été inventé par le botaniste et géographe allemand Carl Troll en 1939, pour désigner une discipline scientifique qui s’intéresse aux aspects fonctionnels de la structure du paysage (nous devrions dire « territoire » comme nous l’avons vu)