samedi 4 avril 2015

Le fleuve, le paysage

LE FLEUVE, LE PAYSAGE

Sébastien GIORGIS

L’eau, grand principe ordonnateur des paysages
Laissez tomber une goutte d’eau n’importe où sur la terre, elle trace un chemin qui la mène à la mer.
La deuxième goutte que vous laissez tomber au même endroit prendra très rigoureusement le même chemin.
Ce chemin a été tracé par le passage, sur des temps géologiques, de milliards de gouttes d’eau qui, par érosion gravitaire, ont modelé les reliefs pour créer ces chemins, ces lignes continues de plus grande pente que l’eau emprunte sans jamais s’en détourner.
Qu’une contre-pente s’oppose encore ici ou là à ce travail et l’eau se charge elle-même de la supprimer au plus vite : c’est un lac ; une horizontale dans le paysage. Lentement, elle en comblera le fond de dépôts et arasera le seuil jusqu’à ce que cet accident soit gommé.
Ainsi, le paysage terrestre est lissé en chacune de ses parties, de montagne, de plaines ou de vallées par ce grand et unique – le paysage de désert dessiné par le vent excepté – principe ordonnateur qui s’impose à tous les autres : l’érosion gravitaire.

Notre regard de terrien c’est constitué, dès notre naissance, autour de la reconnaissance implicite de cet ordre.
Qu’un accident géologique survienne, comme l’éboulement d’un pan de montagne que l’eau, par l’action du temps, n’a pas encore érodé, et nous y voyons un « chaos », au sens mythologique du terme : le monde avant la naissance des principes ordonnateurs, avant la naissance d’Harmonie.
C’est le sentiment que nous éprouvons au « Claps », le saut de la Drôme au pied du Vercors, un ébouli récent (quelques siècles) de blocs calcaires que le temps n’a pas encore mis au pas.
C’est le même sentiment que nous éprouvons lors de promenades sous-marines. Ces paysages sont magnifiques, par les couleurs, la luxuriance, les richesses de la vie. Pourtant, ils nous semblent « chaotiques ». En effet, ici, le grand principe d’harmonie ne s’est pas mis en œuvre comme sur terre. Il y en a d’autres, certainement, qui rendent ces paysages harmonieux au regard du poisson.
(Quel jugement porte-t-il, lui, sur le nôtre ?)

Le Fleuve est la colonne vertébrale de ce système ordonnateur.
C’est le lieu où se réunissent le plus grand nombre de ces lignes de plus grandes pentes qui sculptent le paysage. Il est la ligne directrice qui les met toutes en relation sur un même bassin versant. Au-delà de la question strictement hydraulique que la météorologie des dix dernières années nous a douloureusement remis à l’esprit, l’aménagement des fleuves et de leurs vallées est une question paysagère première. Transformer par des modelés, des remblais, des dépôts, des réhaussements, les lits d’un fleuve, c’est rompre de la manière la plus brutale « l’harmonie » du paysage.
C’est la raison qui nous a amené à plaider, lors de la conception du TGV Méditerranée, pour une systématisation des viaducs comme principe de traversée des vallées et ce, bien au-delà des nécessités de transparences hydrauliques.

Mais partout ailleurs, transformer la terre et le paysage pour y installer un quartier, une route, un train à grande vitesse ou une ville nouvelle, pose au concepteur et à l’aménageur cette question de l’harmonie et du chaos. Le principe de l’érosion gravitaire est alors un précieux appui pour aider à donner forme à ces aménagements.
On peut choisir de s’en affranchir. La technique et les tuyaux nous permettent toutes les transgressions.
On peut aussi choisir de s’y conformer, c’est-à-dire de dessiner ces choses nouvelles dans le paysage en leur transférant ce principe d’harmonie. Alors, la ligne d’eau devient principe directeur de la trame nouvelle.
Ce faisant, elle prolonge les lignes du paysage déjà en place car, l’agriculture, qui le plus souvent a déjà inscrit sa trace sur le territoire, ne s’en est, elle, jamais affranchie.
Alors, les lignes se prolongent, les continuités s’affirment, l’objet nouveau se rattache à son territoire ; comme une attention à l’autre, au voisin, à la mémoire.


Celui-ci n’est pas celui-là

Ce qui est vrai en chaque point du monde l’est aussi pour le fleuve : la géologie et le climat influencent le travail de la goutte d’eau, faisant de chaque vallée un modèle unique.
Mais, bien au-delà de ces déterminants physiques, c’est dans nos manières de vivre ces vallées comme « des paysages », dans nos différents rapports aux fleuves, que se situent les plus grandes différences de nos rapports paysagers aux fleuves.
En travaillant il y a quelques années sur l’identification des paysages ligériens (pour le Conservatoire des Rives de la Loire et de ses Affluents), j’ai été frappé, venant d’un pays rhodanien, de constater à quel point le fleuve ici faisait « pays », quand chez vous il fait frontière.
La région, les départements, les communes mêmes englobent le fleuve qui forme leur axe.
Voir le fleuve, apercevoir l’autre rive, font partie du vivre ici.
Quand, sous l’effet de subventions stupides, les propriétaires des îles et du lit mineur les plantèrent de peupliers, l’émotion locale fut forte de perdre cette transparence, ce vis-à-vis, d’une rive sur l’autre ; à fortiori quand c’était la silhouette du village et de son clocher qui disparaissait à la vue d’une partie des habitants de la commune.
Chez nous, les vis-à-vis d’une rive à l’autre sont rares, les arbres peuvent pousser à leur guise.
Les gens de l’autre rive vivent un autre département, une autre région, ne lisent pas le même journal, ne partagent pas la même religion…
Les ponts aussi sont rares (deux ponts seulement relient les 500 000 habitants de l’agglomération d’Avignon (le symbole dont nous sommes le plus fier n’est-il pas justement un pont cassé !).
En dehors des quelques « rhodaniens », ces gens du fleuve décrits par Clavel ou Bosco, qui n’existent que sur quelques centaines de mètres de part et d’autre du fleuve, on est ici « Provençal » ou « Languedocien », jamais rhodanien.
Intervenir sur ce paysage fluvial ci ou sur celui-là n’est donc pas la même chose. La forme du projet qui atteindrait la justesse ici, représenterait une rupture paysagère ailleurs.
À chaque fleuve, une manière de travailler le paysage.



Fleuves et rivières, les derniers liens dans le territoire

Particulièrement dans les contextes d’agglomérations, territoires déchirés, cloisonnés, parcellisés de la ville étalée contemporaine, coupés par des infrastructures étanches à la vie comme aux usages, le cours d’eau, petit ou grand, représente, quand il n’est pas encore totalement corseté (et parfois même enfoui) le dernier élément de continuité sociale, physique, biologique et paysagère du territoire.
De là vient l’importance de donner toute leur place à ces continuités, de leur laisser l‘épaisseur suffisante, qui leur permettent de jouer pleinement cette vocation de liens.
Dans ce sens, ils doivent être des espaces linéaires communs (publics) plutôt que privés, ouverts (et accessibles) plutôt que fermés. La richesse de ces continuités écologiques et paysagères est confortée par le végétal et le choix judicieux des essences, du traitement des sols et de berges, des connexions avec les autres éléments de « nature » rencontrés dans le territoire comme les forêts, les bosquets, les haies ou les espaces agricoles enclavés dans le tissu périurbain.

Les fils d’eau, et particulièrement ceux des fleuves, offrent qui plus est une topographie adoucie qui est favorable aux cheminements doux. Pistes cyclables et sentiers doivent trouver là leur colonne vertébrale dans l’hypothèse de mise en place de réseaux cyclables et piétons ambitieux.
Dans cette forme urbaine où l’habitat à faible densité domine et où chacun dispose de son jardin individuel, la notion de jardin ou de parc public traditionnel n’a plus le même sens et ne répond plus aux mêmes besoins que durant les deux derniers siècles. Toutes les distances s’y trouvent distendues, leur ancienne fonction d’espace vert de proximité s’est pas également perdue puisqu’il faudrait prendre son automobile pour s’y rendre.

L’aménagement rivulaire des fleuves et rivières répond à cette nouvelle donne : le parc linéaire vient à l’habitat plutôt qu’on aille (en voiture !) à lui. Par son changement d‘échelle (celle de l’agglomération), il offre ce que le jardin particulier n’offre pas : un « morceau de nature » de proximité, plutôt qu’un autre jardin « jardiné ».Il connecte les quartiers entre eux, les mets en relation avec le centre ville (toutes les villes sont situées sur les fleuves et les rivières).

Une lumière dans ce paysage


Les peintres l’ont montré la Seine, la Loire, le Rhin, sont « lumière » dans le paysage.
C’est peut-être là, l’origine de nos différences entre le nord et le sud dans notre rapport aux fleuves.
Dans le sud où la lumière est généreusement diffusée, les villes bordent les fleuves en leur tournant le dos. La lumière du ciel, surabondante, ne nous incite pas à aller capter celle-là.
Les villes de Loire, de Rhin, ou de Seine, au contraire s’ouvrent largement sur le fleuve ; y exposant leurs places et leurs façades. Les quais y sont des éléments essentiels du paysage et de l’espace public urbain.
Le fleuve, en tant que miroir du ciel, provoque cette lumière singulière que la ville septentrionale sait apprivoiser.


Nantes, le 23 septembre 2010 

UNE LIGNE DANS LE PAYSAGE: LE PROJET DU TGV MÉDITERRANÉE

UNE LIGNE DANS LE PAYSAGE


Sébastien GIORGIS

Article publié dans la revue « Architectura del paesaggio »- Italie



Lignes et paysage, une histoire ancienne


Je me souviens des wagons à compartiments dont chacune des huit places était singularisée par la photo en noir et blanc d'un paysage de France, les aiguilles d'Étretat, les calanques de Marseille, la cité de Carcassonne...
Dans les gares, les fresques murales affichaient alors cette invitation aux paysages d'ailleurs, comme la vocation première du train. La durée des trajets (et cette délicieuse liberté offerte d'ouvrir la fenêtre !) fait alors du paysage qui se déroule lentement sous le regard, un des plaisirs, presque obligé, du voyage ferroviaire. Le "casse-croûte" en famille et la conversation avec l'étranger favorisée par le face à face des banquettes occupaient le reste du temps. Il ne serait venu à l'esprit d'aucun concepteur d'alors, de barrer à hauteur d'yeux les vues sur le paysage (agacement que nous imposent les wagons-restaurants du TGV). Pourtant, même si par certains côtés, le train à grande vitesse, en cherchant à s'identifier à l'avion (dont il  vise le marché sur les distances moyennes) s'est détaché du paysage (la carte du Réseau affichée dans les wagons, toute en flux abstraits dignes d'une compagnie aérienne, est, de ce point de vue, éloquente), certains ne désarment pas pour continuer à le considérer comme un dynamique observatoire linéaire sur les paysages. 
Les travaux de l'agronome Jean-Pierre Deffontaines[1] entretiennent cette tradition des voyageurs attentifs et perspicaces qui, de leur fenêtre, croquent les réalités paysagères pour mieux en mesurer, par la vitesse et la succession, la diversité, les spécificités et les enchaînements.

Cette tradition paysagère du chemin de fer s'apprécie également dans la manière dont les ingénieurs du XIXe siècle ont conçu et réalisé le premier réseau. Ces hommes de l'art dont la formation n'oubliait pas les disciplines artistiques ni les sciences du vivant, mettent en œuvre une approche paysagère des projets. Le territoire est étudié et représenté (en plan et en maquette) dans son épaisseur avec un réalisme et un souci du détail admirables. La topographie est précise, le parcellaire, les structures paysagères (haies, alignements, murs) sont reportés à la bonne échelle, avec la bonne texture et les bonnes couleurs. Le bâti n'est pas oublié ; volumétrie, matériaux, orientations caractérisent la micro-région traversée. Le réseau hydrographique n'est pas qu'une simple contrainte hydraulique, mais des lignes du paysage, avec leurs cordons végétaux, leurs ouvrages d'art et équipements. Le projet est conçu, tracé, construit avec cette conscience concrète des paysages qu'il vient transformer.



Les lignes nouvelles du XIXe siècle, comme les autres grandes infrastructures linéaires (routes et canaux navigables) des XVIIIe et XIXe siècles qui aménageaient la France moderne, conçoivent et se construisent sur deux fondements de ce temps. Le premier, une certitude ; celle du progrès qui, à travers ses équipements, doit irriguer tout le pays et bénéficier à tous ses habitants. Le second, une culture, celle qui préside aux programmes d'embellissement de la France. L'art des parcs et jardins est mobilisé pour ces projets qui s'affirment fièrement et fortement dans les paysages (les alignements d'arbres en sont une des écritures récurrentes) et lèguent aujourd'hui un patrimoine paysager dont le canal du Midi, inscrit au patrimoine mondial de l'UNESCO, se veut l'emblème.


Aujourd’hui, une autre manière de voir et de faire


La commande de la SNCF pour bâtir le projet de la ligne nouvelle du TGV Méditerranée se situe dans un tout autre contexte.
Le progrès n’est plus une valeur en soi, encore moins une certitude et a fortiori celui qui vient d’en haut, d’un pouvoir central considéré comme extérieur, qui s’impose au local. Les grands projets sont sommés de faire profil bas, de se fondre dans le territoire pour ne pas déranger les gens.
La vitesse pour laquelle est conçue la ligne (360 km/h à terme) rend abstraite pour le voyageur le rapport au paysage immédiat (double vitre, climatisation, affranchissement de la topographie). L’horizon qui se déplace lentement au loin reste en revanche un des plaisirs du parcours, entre deux chapitres d’un livre ou usage des “ portables ” de toutes sortes. Ce positionnement en “ hors-sol ” ne met le voyageur en contact avec le territoire réel, à l’instar du voyage en avion, qu’aux deux extrémités du trajet ; la gare est une aérogare qui nous remet les pieds sur terre, la peau sous le soleil et le vent et les oreilles dans les sonorités du monde.
Les cultures techniques des concepteurs ont évolué vers la spécialisation : l’ingénieur géotechnicien, l’ingénieur hydraulique, l’architecte d’ouvrages d’art, l’ingénieur béton, le paysagiste, le bureau d’études spécialiste des végétaux, l’équipe de maîtrise d’œuvre, etc. Chacun met sa vision des choses, ses contingences et son savoir partiel au service d’un projet commun (à travers de longues, fréquentes et riches séances d’échanges et de résolution de problèmes) dont on se demande si quelqu’un en a une représentation globale. En fait, non. Il n’existe pas une “ personne ” qui élabore une vision globale de la ligne et y plie les différents intervenants. Cette vision (le projet) s’élabore collectivement, par une adhésion tacite de chacun à une sorte “ d’exigence ” du temps qui semble s’imposer comme une évidence. Ceci nécessite de la part de chacun une grande qualité d’écoute et de respect pour les points de vue et les préoccupations des autres.

Le rôle du paysagiste est ici fondamental car il est peut-être celui qui, par la transversalité de son approche, sa prise en compte du territoire dans son épaisseur et dans toutes les dimensions de sa réalité, et par le fait qu’il lui revient de “ donner formes ” à l’ensemble des demandes et exigences techniques sectorielles, est amené à proposer la synthèse formelle de la ligne, celle qui se donnera à voir, par la forme des modelés, le rapport au sol originel, le couvert végétal qu’on restituera.

 Une attitude de projet

Notre attitude de conception s’est fondée sur ce nouvel esprit du temps dans la recherche du rapport entre une ligne abstraite, porteuse de sa propre esthétique, résultant d’une réponse à une exigence extérieure aux territoires, celle de la grande vitesse qui détermine une trace aux courbes tendues (rayon en plan supérieur ou égal à 4000 mètres, rayon de raccordement en long supérieur ou égal à 25000 mètres, pente inférieure à 3,5 %) et le territoire traversé, fait de reliefs et de vallées, de mosaïques parcellaires, d’ambiances paysagères multiples. Unité de la ligne d’une part, diversité des paysages d’accueil de l’autre. Entre les deux, un “ entre-deux ” justement, fait de remblais ou de déblais chargés de mettre ces deux objets en contact. Cet entre-deux, s’il est quelquefois de l’ordre de l’ouvrage d’art (les piles d’un viaduc, ou le cylindre d’un tunnel), n’appartient le plus fréquemment ni à l’esthétique de la ligne, ni à l’identité des paysages. Œuvre de terrassier, il ne répond qu’à l’exigence structurelle de combler une différence par une assise stable.

C’est, du point de vue du paysage, la part “ sans qualité ” de l’ouvrage de la ligne nouvelle (en revanche du point de vue de la stabilité, il s’agit d’un terrassement très sophistiqué, sécurité du TGV oblige). La réponse formelle du projet répond à cette manière de qualifier les choses : la ligne est exprimée dans sa pureté ; elle et seulement elle. Aucun mouvement de terre ni excès de végétal ne doit la nier ou tenter de l’occulter.
En revanche, l’entre-deux “ sans qualité ” est, autant que faire se peut, restitué au paysage, dans le prolongement de ses mouvements orographiques comme de ses structures paysagères.
Pour ce faire, il a fallu recueillir ce qui fait le caractère singulier de chacun des paysages traversés, qui se déroulent en séquences longues de quelques centaines de mètres à quelques kilomètres.
Chacune d’elle est considérée du point de vue des différentes dimensions qui font un paysage :
·       L’ambiance particulière qui y règne ; intimité ou ouverture, aridité ou luxuriance…
·       Les mouvements de la topographie : pentes douces ou abrupts rocheux, ruptures de pentes, plissements, expression des pendages géologiques…
·       La marqueterie du parcellaire foncier, lanières serrées de petites parcelles ou grandes unités
·       Les structures végétales qui rendent lisibles ces traces : haies, alignements, bosquets, ripisylves accompagnant les cours d’eau ou grandes étendues de garrigues. Chacune de ces structures fait l’objet d’un relevé très précis des essences qui la composent dans chacune des unités paysagères.

Cet inventaire des motifs paysagers recueillis dans le territoire deviennent les formes de référence qui servent à modeler l’entre-deux en prolongement des pentes et des structures, dans un travail de couturage du paysage qui se recompose jusqu’à la ligne.
Ce travail s’applique aussi bien aux interventions directes de la ligne dans le paysage, c’est-à-dire, principalement aux remblais et aux déblais, qu’à celles résultant des corrections apportées aux coupures ou nuisances nouvelles qu’elle occasionne comme les rétablissements routiers ou hydrauliques, les écrans acoustiques, les remembrements fonciers ou les zones d’emprunt et de dépôt de matériaux.

Une des données qui pondère ce travail d’absorption de l’entre-deux par le paysage (relativement au coût des terrassements supplémentaires auquel il conduit) réside dans la plus ou moins grande “ sensibilité paysagère ” de chaque portion du parcours. Suivant que la ligne est perçue depuis des points ou axes de vue à fort enjeu social ou culturel (vues depuis Avignon, vues depuis les routes à grand trafic, proximité de village ou d’habitats, etc.), l’adaptation des modelés sera plus ou moins aboutie. Par exemple, les grands déblais qui entaillent le massif calcaire des Angles en rive droite du Rhône, sont fortement perçus depuis la ville médiévale et le Palais des Papes d’Avignon, depuis le pont, le village des Angles et une grande partie de l’agglomération. Ils ont fait l’objet des adaptations les plus poussées.


Le projet ne se limite pas aux emprises acquises par la SNCF tout au long du parcours (qui doivent être largement dimensionnées pour permettre ces modelés retravaillés). Il intervient sur l’épaisseur du paysage traversé, en proposant des haies le long des parcelles, des alignements d’arbres le long des routes ou des chemins, des reconstitutions de ripisylves. Il s’agit ici d’éviter une rupture entre la densité des interventions sur l’emprise et le reste du territoire.

En certains lieux, comme au niveau de l’agglomération nouvelle qui se développe à la rencontre des communes de Villeneuve-lèz-Avignon, les Angles et Rochefort du Gard à l’entrée ouest d’Avignon, le passage de la ligne nouvelle devient l’occasion d’une réflexion élargie sur le projet urbain de ces quartiers en devenir. Comment mettre en cohérence cette coupure du territoire, la trace d’une future liaison autoroutière pour laquelle les ouvrages sont dimensionnés, et les projets de développement contenus dans les plans d’occupations des sols de chaque commune.
Ici, la réponse paysagère à la question de la ligne nouvelle dans le territoire ne trouve sa pertinence que dans la définition d’un projet urbain qui met en cohérence chacune des dynamiques, aujourd’hui disjointe de ce territoire.

Quelques regrets

Pour des raisons qu’il n’est pas aisé à comprendre (administratives? financières? perception erronée de la part de la SNCF de la “ technicité ” des paysagistes ?), ces paysagistes auteurs des projets et missionnés pour aller jusqu’à un dossier de consultation d’entreprise pour ce qui concerne les végétaux, n’ont pas été associés à la maîtrise d’œuvre durant la phase du chantier (à l’exception de quelques missions ponctuelles à la demande), la SNCF assurant elle-même la maîtrise d’œuvre sur les modelés et les ouvrages, un bureau d’étude “ espaces verts ” assurant celle des plantations. Dommage, car en bien des lieux, on ne reconnait pas les intentions de départ, car la logique et les adaptions du chantier, non maitrisée dans le sens des exigences originelles conçues par le paysagiste, ont développé leur propre écriture, sans ligne de conduite ni cohérence globale. La conception, en matière de paysage, va jusqu'au dernières heures du chantier et se prolonge durant les premières années de reprise du végétal, revenant sur un problème reprise ici, une prolifération inattendue là, pour accompagner cette logique du vivant qu'un plan ni projet ne parvient à contenir totalement; et c'est bien ainsi. 








Légendes

Illustration 1

Un modelé rocheux, en déblais, qui met en œuvre la technique du géologue Paul Royal pour affirmer la structure géologique du socle (pendages, ??, fissures, …), offrant aussi au regard des formes de modelés caractéristiques du site (images de références).

Illustration 2

Suivant la manière dont la ligne sectionne le parcellaire existant (parallèlement, en diagonale) et crée des délaissés résiduels de différentes formes, l’intervention disposera de plus ou moins d’emprise.

Illustration 3

Le relevé détaillé des structures végétales (implantation, épaisseur, composition végétale) permet d’affiner la composition des “ coutures ”, en excluant toutefois les essences pouvant offrir un risque pour la ligne nouvelle, autour de trois types principaux de végétation :
·       Une végétation de garrigue, bien adaptée à la sécheresse, aux sols caillouteux et dégradés, avec une diversité liée à l’exposition des versants.
·       Une végétation “ champêtre ” dans les espaces cultivés (haies, bosquets…)
·       Une végétation de ripisylve méditérranéenne
Le risque de feu écarte les espèces à feuillage et ramification divisés et très combustibles, ou riches en huiles essentielles Genista scoparius, Quercus coccifera, Juniperus communis et Juniperus oxycedrus, Cistus speciosus,Thymus, Rosmarinus, etc.)
Le risque de propagation de feu bactérien écarte le Crataegus monogyna et le Pyracantha. Leur trop grand pouvoir colonisateur invite à éviter Populus x candensis, Acer negundo, Buddleia davidii (en milieu humide) et Ailanthus glandulosa, Rhus typhina, Robinia pseudoacacia (en milieu sec).




[1]    Paysages en TGV : regards sur les agricultures de Paris à Marseille : fenêtre de droite. Via : les sentiers d'un    géoagronome. Ed. Argument, Paris, 1998.

Concevoir un paysage contemporain, l'exemple des implantations industrielles et commerciales

CONCEVOIR LE PAYSAGE CONTEMPORAIN

L’exemple des implantations industrielles et commerciales.

Sébastien GIORGIS







En vingt ans, l’image de nos villes, de Brest à Avignon, de Metz à Perpignan a été bouleversée par le développement en périphérie d’un urbanisme industriel et commercial chaotique, qui transforme l’entrée des cités les plus prestigieuses en un paysage sans repères, uniforme et banalisé, sans racines ni sympathie pour la terre qui les porte.

Il est commun de nos jours de ne plus croire en cette fatalité du lien traditionnel entre la croissance économique et urbaine et la dégradation du paysage. Les exemples sont pourtant rares qui montrent que ce lien est définitivement rompu. Il est en effet plus aisé de faire le constat unanime d’un échec que de parvenir à en modifier les causes profondes. Rappelons nous que nous créons le paysage qui nous ressemble, qu’il est le miroir de notre façon de vivre, de notre organisation sociale et économique, de notre rapport à la terre et au vivant. Être capable de produire un autre paysage, c’est être capable de modifier en profondeur les mécanismes de sa production.

Cela posé, il ne faudrait pas que chacun en profite pour se retrancher derrière ces causes structurelles à l’abri d’un “on a le paysage qu’on mérite” pour continuer, la conscience rassérénée, à produire ces « non-lieux » qui nous attristent tous.

Le concepteur est par essence perpétuellement soumis à cette question de donner forme à un projet social. Son travail, à la recherche du beau paysage, consiste à réaliser cette alchimie toujours recommencée entre sa perception sensible du sujet, ici, la production d’un nouveau paysage (le paysage comme projet) et sa culture, ici, la somme de ses références en matière de paysage industriel et commercial (des références comme culture).



LE PAYSAGE COMME PROJET

Le paysage n’est pas un monument.
On peut reconnaître et protéger une façade du XIIIe siècle. Il n’existe pas de paysage du XIIIe siècle et vouloir figer l’image d’un espace n’a pas de sens. Le paysage est vivant. Il est le visage de l’activité de l’homme sur l’espace. Quand l’activité ou l’homme changent, le paysage mue.
On doit se poser en revanche la question de la qualité de cette mutation. Par qualité, s’entend la production d’un paysage généré par une démarche projectuelle qui s’appuie sur quelques points de repère stables : la géographie et l’histoire qui ont imprimé des traces profondes à la surface des choses et identifient le territoire ; le confort et la qualité de vie des habitants, la cohérence et l’harmonie plastique du nouveau paysage dans son contexte. Il y a des consensus sur “les beaux paysages”. L’art du paysage consiste à essayer de les exprimer.

Il y a diverses approches pour ce faire, toutes précieuses et nécessaires :

La forme pour la forme

Par-delà la relation essentielle entre la forme et le fond, demeure le mystère de l’émotion éprouvée devant le spectacle de certaines formes paysagères :
La frondaison sombre du bosquet qui se détache sur la crête dénudée, la lance noire du cyprès sur son éperon de safre, la force stupéfiante d’unité de la Piazza del Campo à Sienne.
Il y a des formes fortes, plus lisibles que d’autres. Il y a des contextes qui rendent forte une forme quotidienne, banale. Il y a des images qui s’impriment plus puissamment que d’autres sur notre sensibilité. Tout n’est pas explicable.

 Le paysage, visage du réel

Le paysage est l’expression globale d’un espace. Il en exprime l’essence. Il en fonde l’identité. Il s’appréhende par le regard.
Le premier travail sur le paysage consiste à regarder pour essayer de voir. Il faut voir pour comprendre. Partir de la forme perçue, visible, pour accéder au fond, caché, essentiel. La forme doit être interprétée à la lumière du fond explicité. De cette interprétation naît la forme nouvelle qui exprimera le nouvel aménagement : à nouveaux usages et nouvelles valeurs, nouveaux paysages.

 Les dimensions du paysage

Le temps : Le paysage n’est pas figé. Des formes naissent et disparaissent. Il y a des sillons profonds qui inscrivent des permanences, et des traces plus éphémères.
Les végétaux ont des croissances différentes, des bâtiments vieillissent, d’autres se rénovent. Les saisons rythment les changements de tableaux, l’agencement des couleurs, la lumière est changeante et l’ombre se déplace, s’épaissit, s’allonge. Le paysage se conçoit en quatre dimensions.

L’échelle : Il est rare de concevoir un projet sur une île. En général, il s’articule aux sites qui l’entourent, dialogue avec les villes ou les villages voisins.
La réflexion paysagère ne peut pas se limiter au périmètre foncier concerné par le projet d’aménagement.

L’étendue du regard : Il y a des plans rapprochés et des plans lointains, des paysages ouverts et des paysages fermés, des vues depuis l’intérieur du site sur les environs et des vues du site depuis les environs.
Chaque échelle du regard appelle des réflexions et des traitements particuliers.

 Le mouvement

Certaines réalités s’appréhendent par le mouvement, dans un parcours. La somme des perceptions captées sur ce parcours construit l’image globale du site. Le tracé des parcours, le traitement des ambiances qu’ils traversent est au service de cette perception cinétique du paysage.

 “Dieu est dans les détails”

Un profil de voirie peu soigné, un panneau de signalétique disproportionné, un ensemble de clôtures disparates, des proximités de couleurs de feuillage ou d’essences incongrues sont de l’ordre des détails qui polarisent le regard et souvent rompent l’harmonie d’un paysage, par ailleurs bien conçu. Le travail sur le détail, le plan d’exécution, les accommodements sur chantier font partie de la préoccupation paysagère.





DES RÉFÉRENCES COMME CULTURE

Ici et là, des réalisations remarquables jalonnent l’histoire de cette création d’une nouvelle culture en matière de paysage industriel et commercial.
J’aime penser à une “nouvelle Renaissance” qui m’incline à choisir des exemples en Méditerranée (1).

 En Italie, la ville, la vie

Par tempérament, par culture, les Italiens se méfient des mises en ordre de la ville, de cette ségrégation des activités enfermées dans les zonages fonctionnels très en vogue dans certains pays.
Leur premier réflexe est donc de faire en sorte que toutes les activités artisanales, commerciales, le tertiaire et y compris certaines industries restent en ville et si possible même dans les centres historiques, tant qu’il n’y a pas d’incompatibilité majeure de proximité avec l’habitat (bruit, pollution, ...).
C’est ce qui donne au Plan Régulateur (l’équivalent de nos POS) de Prato, par exemple, ce caractère de dentellerie fine où chaque parcelle, chaque îlot est traité spécifiquement, en étant affecté à l’artisanat, au commerce quand son voisin l’est à l’habitat.
Ces précautions, ce souci du détail produisent ce mélange organique des différentes fonctions de la ville qui n’est pas étranger au bouillonnement de la vie dont nous aimons jouir du spectacle dans les villes italiennes.
Il serait tentant d’en conclure que, la zone d’activités la plus réussie, c’est celle qui n’existe pas.
Quand la nécessité de l’isolement des activités s’impose, comme l’illustre l’exemple de la zone de Castel Maggiore près de Bologne, un processus de conception intégrée (paysage, urbanisme, architecture) se met en oeuvre par une seule équipe de concepteurs au service d’un “consortium” d’entreprises qui définissent à l’avance leurs besoins en terrains et en bâtiments.
Ce processus aboutit à un ensemble très cohérent, où la typologie du bâti et la forme urbaine sont en inter-relation, où le parti végétal est conçu globalement sur l’ensemble des lots et sur les espaces publics, où les clôtures, la signalisation sont unifiées. Le résultat est que non seulement, on aboutit à la création de petits morceaux de ville très plaisants mais de plus, l’économie d’échelle réalisée sur la conception et les travaux permet de sérieuses réductions du coût.
On est loin des processus habituels où les “urbanistes” créent des infrastructures et découpent de lots, les “architectes” viennent construire sur chacun d’eux une collection hétéroclite des plus beaux objets du monde, les “paysagistes” essaient, avec le seul outil qui leur reste, le végétal, de composer un paysage.
Et si tout cela ne faisait, comme en Italie, qu’un seul et même métier.


En Espagne, c’est en forgeant ...
Dans un contexte difficile où le foncier est rare, où l’initiative privée, très dispersée et peu contrôlée est la règle, où le prix des terrains aménagés est en conséquence très élevé, la Generalidad de Catalogne (l’équivalent de notre Conseil Régional) a mis en place un Office Foncier qui intègre en son sein un atelier public d’urbanisme et d’architecture qui assure depuis 20 ans la conception des zones d’activités pour le compte des collectivités locales.
Sa vocation de “service public” et l’expérience accumulée sur une centaine d’opérations conçues et réalisées par la même équipe pendant cette période, lui permettent d’offrir, à prix égal à ceux du marché privé, des prestations bien supérieures en matière de qualité paysagère et architecturale.
Sur la zone de Riera de Caldes, dans la périphérie de Barcelone, l’Office Foncier qui s’interdit toute plus-value à la commune, se permet d’offrir un parc urbain de 21 hectares réalisé sur le budget de l’opération.

 Chez nous, de la forêt industrielle au jardin à la française

“Nous allons créer une cité des sciences et de la sagesse où le chant des cigales remplacera le ronflement du périphérique”.
Ainsi parlait, dès 1960, Pierre Laffitte, l’inventeur de Sophia Antipolis, la Silicone Valley française, qui naîtra 10 ans plus tard.
Le principe est simple, il s’agit de disposer au milieu des pins et avec un impact minimum sur la forêt et le paysage, les bâtiments d’une industrie de pointe, où la haute technologie côtoie la recherche et l’enseignement.


Un cahier des charges interdit les clôtures et les enseignes pour préserver le caractère ouvert et forestier du site. Sophia a eu le grand mérite d’ouvrir une brèche dans les habitudes de penser qui associaient étroitement lieux de travail et environnement médiocre. Mais l’exemple reste difficilement reproductible car il n’intéresse que des activités de très haut de gamme qui ont une capacité d’investissement importante.
Cette reproductibilité n’est peut-être pas non plus souhaitable dans la mesure où la formule est excessivement consommatrice d’espaces naturels (4000 hectares sont aujourd’hui concernés) dans une région (la Côte d’Azur) où les espaces vierges se font très rares.
Une autre démarche, plus récente et qui intéresse toutes les villes de France confrontées à ces mêmes questions, est illustrée par l’ensemble des commerces et activités de la “Ville Active” de Nîmes.
Ici, sur la base d’un plan classique, symétrique et très structuré, les concepteurs (Jean Nouvel et Patrick Le Merdy) ont mis en scène les attributs courants de ce type d’équipement (enseignes lumineuses, parkings, mâts d’éclairage, pare-soleil) pour créer des fronts, des façades, des alignements et composer ainsi un paysage contemporain d’une grande cohésion et d’une grande force.


Bien d’autres cas (l’Anjoly à Vitrolles, le Millénaire à Montpellier, l’Argile à Mouans-Sartoux près de Grasse) montrent qu’il est possible de créer des paysages contemporains de qualité.
Il faut simplement réunir des conditions de production et de gestion de ces nouveaux quartiers, ce qui passe par une volonté politique forte, une conception globale et intégrée au processus depuis l’origine (c’est-à-dire dès le choix du site), une gestion unique notamment du patrimoine végétal introduit, qui permet d’en maîtriser dans le temps, la cohésion.
Pour la première, la condition “fondatrice”, il faudra que les communes cessent très vite la concurrence monstrueuse qu’elles se livrent pour attirer sur leur territoire les entreprises porteuses d’emplois et de taxe professionnelle, car cette lutte s’opère au prix d’un nivellement par le bas des exigences qualitatives.
Les nouvelles mesures en faveur de l’intercommunalité viennent à point nommé pour restituer la logique d’implantation d’activités à l’échelle géographique, celle de l’agglomération, du bassin, de la vallée, du pays, la seule échelle cohérente du point de vue du paysage.








(1)      S. GIORGIS : “Zones d’activités et paysages” - Avignon – 1991      
Recherche réalisée pour la Direction de l’Environnement de la CEE et de la Mission du Paysage. 








LÉGENDE DES ILLUSTRATIONS




1.   NIMES - VILLE ACTIVE                       UNE CONCEPTION CLASSIQUE RIGOUREUSE.



2.   NIMES - VILLE ACTIVE                       MATS, ENSEIGNES, PARE-SOLEIL MIS EN SCENE
POUR UN PAYSAGE CONTEMPORAIN.



3.   SOPHIA ANTIPOLIS                            “OU LE CHANT DES CIGALES REMPLACERA
LE RONFLEMENT DU PERIPHERIQUE”.



4.   CASTEL MAGGIORE                           UNE CONCEPTION GLOBALE “URBANISME,
ARCHITECTURE ET PAYSAGE” DE L’ENSEMBLE
DE LA ZONE.



5.   PUIGCERDA EN CATALOGNE            DANS UN VIS A VIS DELICAT AVEC LE VIEUX VILLAGE,
LES ATELIERS ARTISANAUX S’ALLONGENT,
COMME UN TRAIN A L’ARRET LE LONG DE LA VOIE DE CHEMIN DE FER.



6.   ZONE D’ACTIVITE DE L’ANJOLY        ARBRES D’ALIGNEMENT, IMPLANTATION
      A VITROLLES                                      OBLIGATOIRE DES BATIMENTS SUR RUE, CLOTURES
ET COULEURS COORDONNEES, POUR COMPOSER
LE PAYSAGE D’UN BOULEVARD URBAIN.



7.   RIERA DE CALDES                              21 HECTARES DE PARC URBAIN OFFERT AUX HABITANTS DE BARCELONE.